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« Comme en 1907, à Flers, Mai 68 dans l'Orne c'est une prise de conscience du monde ouvrier dans un département rural », explique l'historien Gérard Bourdin. : Archives Ouest-FranceGérard Bourdin, pouvez-vous nous dresser un tableau de ce qu'était l'Orne à la fin des années 60 ?
Il faut d'abord savoir que le département avait connu une importante croissance démographique, passant de 270 000 habitants en 1936 à 290 000 en 1968, soit pratiquement la population actuelle. Autre fait important à la fin des années 60 : l'Orne a déjà bien profité de la décentralisation. Ensuite, j'estime que Mai 68 dans l'Orne a véritablement débuté... en octobre 1967 lorsque 15 000 paysans bas normands, qui voient les petites fermes disparaître, manifestent dans les rues de Caen et s'opposent violemment aux gardes mobiles.
L'Orne ne compte pas d'étudiants...
Et pour cause, il n'y a pas d'université. Du coup, ce sera un mai essentiellement ouvrier. N'oubliez pas qu'à la fin dans années 60, on est dans le summum des grandes usines dans l'Orne avec Moulinex à Alençon et Argentan (2 800 ouvriers), Luchaire (1 200) et Ferodo (1 700) à Flers, la Mic à Argentan (500)... Ce sont les ouvriers qui entraîneront les fonctionnaires dans la grève. Même une partie du personnel de la préfecture arrête le travail les 30 et 31 mai.
Quel est le temps fort de Mai 68 dans le département ?
Incontestablement, c'est le lundi 27 mai, alors que les accords de Grenelle ont été signés la veille. Le 27 donc, on compte 7 500 grévistes dans l'Orne, 20 usines sont en grève, 14 sont occupées, des imprimeries alençonnaises rejoignent le mouvement, 10 usines ferment faute d'électricité. C'est le cas de Moulinex et d'usines textiles à Flers. Ce même jour, 2 700 personnes manifestent à Alençon, 2 000 à Flers, le lendemain elles sont 1 500 à L'Aigle et 1 000 à Argentan.
À la lecture des journaux de l'époque, l'Orne ne donne pas l'impression de bouger beaucoup sur les questions socioculturelles.
Effectivement. Elles apparaissent surtout après. Essentiellement entre 1968 et 1974. J'appelle cette période le « Mai rampant ». Par exemple, en 1972, trois conflits éclateront, liés aux rapports d'autorité. L'un en février 1972, lorsqu'une cinquantaine de jeunes du foyer de semi-liberté de Flers demandent une commission d'enquête sur les conditions d'hébergement, un autre sur le fonctionnement du Foyer des jeunes travailleurs d'Alençon, et un troisième entre des Instituts médico pédagogiques et leurs autorités de tutelle. C'est aussi à cette période que ressurgit la question des Maisons des jeunes et de la culture (MJC). À Alençon, par exemple, elles sont taxées d'être des foyers de gauchisme.
Sur un plan strictement politique, Mai 68 a-t-il été l'occasion d'un renouveau politique dans l'Orne ?
Non, il n'y a pas de vrais changements. L'Orne reste l'avant dernier département français en faveur de la gauche, qui ne représente que 17 % des suffrages exprimés au 1er tour des législatives du 23 juin. Elle est en revanche le premier fief français en faveur du centrisme. On peut dire qu'ici l'opposition au gaullisme passe par le centre. En revanche, on note un rôle accru des enseignants dans la vie politique. En 1967, ils ne sont représentés que par deux suppléants. En 1973, ils seront six candidats (sur quinze).
Bien sûr, tout cela n'est pas exhaustif. Mai 68 dans l'Orne, on pourrait en faire un livre.
Propos recueillis par
Vincent COTINAT.