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jeudi 15 mai 2008

A la ferme : « Un choc de grande violence »

Mai 68 fut un mouvement d'étudiants d'abord, d'ouvriers ensuite. Le monde paysan resta à l'écart de tout ça. Il fut tout de même concerné par les revendications des salariés agricoles. En photo : les salariés CFDT des organisations agricoles manifestent devant l'immeuble de la chambre d'agriculture, à Alençon. : Archives Ouest-France.Mai 68 fut un mouvement d'étudiants d'abord, d'ouvriers ensuite. Le monde paysan resta à l'écart de tout ça. Il fut tout de même concerné par les revendications des salariés agricoles. En photo : les salariés CFDT des organisations agricoles manifestent devant l'immeuble de la chambre d'agriculture, à Alençon. : Archives Ouest-France.

En mai 1968, Jean Taupin, 76 ans, dirigeait une exploitation agricole sur Cerisé.Il avait 37 ans. Il raconte comment il a vécu les événements.

Tristesse et consternation. « S'il fallait résumer en deux mots mon sentiment devant le spectacle parisien de mai 68, je dirai tristesse et consternation. Mais pourquoi donc ? Mes deux jeunes soeurs avaient 22 et 20 ans en 68, moi 37. Elles étaient l'une en fac à Caen, l'autre en psycho à la Sorbonne. Moi, colleté aux dures réalités d'une exploitation à gérer et développer. »

Sans diplôme. « Mon épouse et moi sommes nés avant la guerre. Les souvenirs de quatre années d'occupation nous ont profondément marqués. Notre pays était détruit, il n'y avait plus rien, même pour manger. Mais on avait retrouvé la liberté [...]. Comme tous nos copains, on a travaillé chez nos parents sans rémunération jusqu'à notre mariage. Cependant ma femme a eu une cuisinière et une chambre à coucher et moi... 3 vaches plus une caution pour un emprunt de 10 millions de francs de l'époque soit 65 000 €. Nous sommes partis sans diplômes (pardon, si, le certificat d'études) mais avec le sens du travail et le sens de l'économie familiale. »

Quatre salariés. « Je ne voulais pas travailler seul. Lorsque déboula mai 68, nous étions cinq hommes dont quatre salariés à temps plein et une femme à temps partiel. Nous étions en production laitière en essayant de former un troupeau performant ce qui exige beaucoup de temps et surtout beaucoup d'argent. Cependant, nous progressions petit à petit et nous avions la chance de travailler dans l'estime réciproque et la bonne entente. Il n'y avait pas alors de convention collective, pourtant je n'ai jamais attendu d'avoir une réclamation pour augmenter régulièrement les salaires, ma femme passant toujours la dernière et devant se contenter parfois de pas grand-chose. »

Jeune patron. « J'adhérais à l'époque au Centre de Jeunes Patrons où l'on travaillait beaucoup sur le sens et le rôle de l'entreprise (entreprise = prendre ensemble). L'idée me séduisait. J'ai alors demandé à l'équipe de mes salariés si le fait de connaître les résultats économiques de notre travail pouvait les intéresser. Plus qu'une surprise, ma question sembla les interroger vraiment. Mais ils acceptèrent et, chaque année, le comptable venait nous présenter et commenter les résultats techniques, économiques et financiers de l'exercice précédent. »

Grenelle. « A la fin de mai 68, l'un des membres de l'équipe qui venait d'accepter des responsabilités syndicales changea soudain d'attitude. Alors que la conversation était facile et spontanée avant, il s'enferma progressivement dans le mutisme et prit ses distances avec moi. Qu'y avait-il donc de changé dans nos relations ? Rien, sinon que les accords de Grenelle débarquaient jusque dans nos exploitations. Concrètement, il me fit savoir que dans chaque secteur, on regrouperait autant d'exploitations que nécessaire pour compter le nombre de salariés rendant obligatoire l'embauche d'un délégué syndical non seulement chargé de la défense des salariés mais devant obligatoirement participer aux décisions et orientations de chaque exploitation. »

Délire autogestionnaire. « Ce fut un choc d'une grande violence ! Comment dans leur délire autogestionnaire, ces nouveaux syndicalistes pouvaient-ils ignorer que pour travailler il faut au moins avoir un outil ? Et que cet outil, il faut bien quelqu'un qui assume la responsabilité de le financer. Pas l'ombre de la moindre reconnaissance, pas l'esquisse d'un peu de respect pour cette fonction, c'était pour moi plus qu'une désillusion, un cynisme inquiétant [...]. »

En fumée. « Le salarié syndicaliste quitta l'équipe pour prendre des responsabilités nationales. En même temps, toutes mes idées sur la vie de l'entreprise partirent en fumée. A la prochaine occasion qui se présenta, je pris la décision en accord avec le reste de l'équipe de changer de production, de simplifier les activités et de réduire l'équipe à un seul salarié en donnant le temps aux partants de se former pour se reconvertir. Quelques années plus tard, mon syndicaliste est revenu pour demander à mon épouse si j'acceptais de le rencontrer. J'ai violemment refusé... Aujourd'hui, je regrette - un peu. »

Recueilli par

Freddy DONAL.

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