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« Je suis devenue Duchesse d'Alençon sur un pari »... |
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Annick Lesouëf, devenue la femme de Jean-Yves Masson, a aujourd'hui 65 ans. Elle demeure à Damigny.
Annick Masson était une demoiselle Lesouëf en février 1964, quand elle a été élue pour représenter la ville. Reine du Corso sur son char, elle raconte sa belle aventure.
J'étais très croyante, très sage. Je suis entrée comme institutrice à l'école Sainte-Thérèse. Mon grand-père, qui m'avait élevée, avait la hantise que je ne devienne religieuse. Il m'a dit un jour, en me montrant l'annonce parlant de jeunes filles se présentant au titre de Duchesse d'Alençon: « Je te parie 500 F que tu n'en es pas capable. »
En 1964, c'était le prix d'une 2 CV d'occasion: mon rêve. Alors j'y suis allée, mais toute timide, au dernier moment. J'avais 20 ans. Je me suis inscrite au syndicat d'initiative, rue Notre-Dame. Mme Méard, qui m'a reçue, m'a dit qu'elle était persuadée que je gagnerais l'élection. Mais je ne voulais pas!
Avec 43 autres jeunes filles, nous avons passé les présélections devant M. Chabrol, un monsieur de la préfecture. J'étais venue habillée simplement, je n'inquiétais pas les concurrentes... On nous a posé des questions sur nos activités, nos loisirs, nos lectures. Il fallait savoir parler, communiquer, pour bien représenter la ville.
Une semaine après, la lettre est arrivée. Ma mère m'a annoncé que je faisais partie des sept candidates retenues pour se présenter au bal le samedi soir, à la halle aux Toiles. L'entrée pour les familles coûtait 20 F par personne, un prix exorbitant, mais mon grand-père est venu avec tout le monde.
J'ai voulu m'enfuir
C'était mon premier bal. Je n'étais jamais sortie, je ne connaissais pas de garçons... Je n'étais pas maquillée, j'avais juste une robe de velours rouge que ma grand-mère avait fait faire. La salle était magnifiquement décorée. Le jury siégeait autour du podium, il y avait aussi un applaudimètre.
Après le tirage au sort, je devais défiler la dernière, en n° 7. En principe, ce n'était pas favorable parce que le public se fatigue d'applaudir. Sur scène, en robe, on jugeait notre allure. Et le questionnaire de culture générale était imprévisible, mais j'ai eu de la chance avec Les Femmes savantes de Molière, que je connaissais bien. On m'a demandé pourquoi j'étais candidate, j'ai raconté le pari avec mon grand-père qui était très ému dans la salle.
Les applaudissements ne m'ont pas paru énormes mais c'était toujours le n° 7 qui sortait. J'ai voulu m'enfuir, la dame du vestiaire m'en a empêchée. Et j'ai entendu: « La neuvième Duchesse d'Alençon est... mademoiselle... Annick... Lesouëf! » J'ai pleuré, de joie mais aussi d'appréhension. Mon grand-père était fou de joie. (Les larmes lui montent aux yeux). Une semaine après, nous apprenions qu'il était malade. Opéré un mois plus tard, il ne s'est pas réveillé.
J'ai voulu démissionner. Mais M. Chabrol, puis M. Hénault Morel, le père de l'abbé, m'ont convaincue de rester. Ça a été une année fabuleuse. J'étais couverte de cadeaux, coiffée gratuitement. Je me suis payé ma 2 CV, qui m'a duré 15 ans: c'était un crève-coeur de m'en séparer.
Du lien dans les quartiers
Le grand moment de l'année 1964 a été le corso fleuri d'Alençon. J'avais le droit de tout demander, j'ai voulu un char avec des colonnes grecques décorées de roses naturelles. Pendant la préparation, tout le monde s'entraidait. Cela mettait du lien dans les quartiers, cela m'a fait rencontrer des personnes âgées isolées. J'en ai vu, le jour de la fête, qui pleuraient de joie devant le char.
Dans tout ça, j'ai surtout pensé à ce que je pouvais apporter à ma ville. On m'a sollicitée pour le concours Miss Orne, mais j'ai refusé: je ne voulais pas faire carrière! En tout cas j'ai prouvé qu'on pouvait vivre cette aventure tout en restant une jeune fille normale.